Début octobre, un développeur américain a publié sur GitHub sept applications gratuites qui reprennent, une à une, les piliers de la Creative Cloud : Photoshop, Illustrator, Premiere, Lightroom, After Effects, InDesign et Acrobat. Le code est ouvert, la licence permissive, et il existe des versions pour macOS, Windows et Linux. Le tout est écrit en Rust par une équipe minuscule épaulée par un modèle d’IA. Ça s’appelle ArtCraft, c’est encore très loin d’être fini, et c’est pourtant la menace la plus sérieuse qu’Adobe ait connue depuis qu’il a basculé tout son catalogue en abonnement. Voici ce qu’il y a dedans, ce qui manque encore, et pourquoi, à notre avis, la question n’est plus de savoir si ce type d’outil remplacera Adobe, mais quand.

Ce qui vient de sortir

Derrière ArtCraft, il y a Brandon Thomas, un ingénieur passé par Square puis à la tête de Storyteller.ai, qui revendique une quinzaine d’années de métier et une dizaine d’années de pratique de Rust. Début octobre 2026, sa société a mis en ligne sept applications, chacune calquée sur un logiciel Adobe :

  • PhotoCraft pour Photoshop : en alpha.
  • VectorCraft pour Illustrator : en développement.
  • FilmCraft pour Premiere : en développement.
  • LightCraft pour Lightroom (la version actuelle, pas Lightroom Classic) : en développement.
  • EffectCraft pour After Effects : en développement.
  • DesignCraft pour InDesign : en développement.
  • PdfCraft pour Acrobat : en alpha.

Tout est publié sous double licence MIT et Apache 2.0 : chacun peut utiliser, étudier, modifier et redistribuer ce code, y compris dans un cadre commercial. Les applications tournent nativement sur macOS, Windows et Linux, et toutes sauf FilmCraft fonctionnent aussi dans un navigateur. Le code a été écrit avec l’aide de Claude Opus 5.5, le modèle d’Anthropic. Brandon Thomas récuse au passage l’étiquette de « vibe coder », celui qui laisse l’IA écrire sans comprendre ce qu’elle produit, et rien dans le projet ne la justifie : PhotoCraft annonce plus de 1 700 tests automatisés.

L’accueil a été immédiat. Le dépôt principal d’ArtCraft dépasse aujourd’hui les 23 000 étoiles sur GitHub, et les premiers articles sont tombés dans la presse tech anglophone en quelques jours.

Au départ, ArtCraft n’était pas un clone d’Adobe

Le nom circulait déjà avant cette sortie, pour un tout autre produit. ArtCraft est d’abord un studio de création d’images et de vidéos par IA, que son auteur décrit comme un environnement de travail pour artistes. L’idée est de composer son plan avant de générer quoi que ce soit : placer un décor, poser des personnages en 3D, cadrer, puis confier le rendu au modèle de son choix. Le catalogue en compte plus de soixante, de Nano Banana à Seedance, Kling, Veo ou Sora, pour l’image, la vidéo, le son et la 3D.

Le modèle économique éclaire toute la suite. L’application est gratuite et open source ; ArtCraft vend des abonnements facultatifs qui donnent des crédits de génération IA, à partir d’une dizaine de dollars par mois. On peut aussi s’en passer et brancher ses propres abonnements à des services tiers. Le slogan du site résume la philosophie : « Stop renting from websites », autrement dit, arrêtez de louer vos outils. Les sept applications « Craft » prolongent simplement cette logique aux logiciels créatifs classiques.

Pourquoi ArtCraft va remplacer Adobe

Le prix d’entrée tombe à zéro

Depuis 2013, on ne peut plus acheter Photoshop : on le loue. Pour beaucoup d’indépendants, de petites agences et d’associations, la Creative Cloud est devenue une ligne de dépense qu’on subit plus qu’on ne choisit. Brandon Thomas dit lui-même avoir lancé le projet par exaspération, après avoir payé plusieurs fois les frais de résiliation anticipée d’Adobe. Il n’est pas le seul que ce point irrite : selon HotHardware, Adobe a accepté cette année un règlement de 150 millions de dollars pour clore une procédure fédérale américaine ouverte en 2024, qui l’accusait de rendre ses abonnements trop difficiles à résilier.

Face à cela, les sept applications ArtCraft sont gratuites. Seuls les crédits d’IA générative sont payants, et ils restent optionnels.

Le format n’est plus un verrou

La vraie raison pour laquelle on ne quitte pas Photoshop, ce n’est pas l’interface : ce sont les fichiers. Ceux qu’on reçoit des clients, ceux qu’on échange avec les imprimeurs, ceux qu’on a accumulés depuis quinze ans. PhotoCraft s’attaque directement à ce verrou. Il ouvre et enregistre nativement les PSD et les PSB en 8, 16 et 32 bits, gère les modes RVB, CMJN, Lab et niveaux de gris, ainsi que les profils ICC. Selon le projet, un PSD rouvert puis réenregistré conserve son rendu sur 307 des 309 fichiers d’une suite de tests de référence. C’est un chiffre annoncé par l’éditeur, pas une mesure indépendante, mais c’est exactement le bon indicateur.

Même logique pour LightCraft, qui décode les fichiers RAW des principaux fabricants (DNG, Canon CR2, Sony ARW, Nikon NEF, Fujifilm RAF, Panasonic, Pentax, Olympus). Il travaille en local, sans compte ni synchronisation obligatoire dans le nuage. Les CR3 récents de Canon ne s’ouvrent encore qu’en aperçu.

Fabriquer un logiciel ne coûte plus ce que ça coûtait

C’est le point le plus important, et il dépasse ArtCraft. Photoshop est le fruit de plus de trente ans de développement et de milliers d’ingénieurs. Qu’une très petite équipe épaulée par un modèle d’IA puisse en produire une base crédible, avec un moteur PSD, des calques, des masques et des centaines de commandes, change l’équation de toute l’industrie du logiciel. Son auteur l’a résumé d’une formule volontairement provocatrice, reprise par la presse tech : « le logiciel, c’est fini ».

On n’est pas obligé de le suivre jusque-là. Mais la protection dont Adobe a bénéficié pendant des décennies, l’idée qu’un tel logiciel est trop coûteux à reconstruire, ne tient plus. Si ArtCraft échoue, d’autres reprendront le flambeau, et ils partiront de son code, puisqu’il est ouvert.

Il va là où Adobe ne va pas

Adobe n’a jamais publié ces logiciels pour Linux ; ArtCraft le fait d’emblée, avec en prime des versions qui tournent dans le navigateur. Surtout, PhotoCraft a été pensé pour être piloté par des programmes autant que par des humains : il expose une ligne de commande, un canal de contrôle en JSON et un serveur MCP, le protocole qui permet à un agent IA d’utiliser un logiciel. Décliner un visuel en quarante formats, appliquer une retouche à tout un lot d’images, préparer des variantes pour une campagne : ce sont des tâches qu’on pourra confier à un agent. On a déjà vu ce que ce couplage change pour les outils métier dans notre article sur Teable et Claude Code ; il arrive maintenant sur les outils de création.

La licence protège l’utilisateur

Un logiciel en abonnement, c’est un outil qu’on perd le jour où l’on arrête de payer. Un logiciel publié sous licence MIT ou Apache, c’est un code que personne ne peut retirer : si ArtCraft change de cap, se fait racheter ou disparaît, n’importe qui peut reprendre le projet et le poursuivre. Le site l’écrit sans détour : « Open source, yours forever ». Pour une organisation qui conserve ses fichiers sur dix ans, l’argument pèse plus lourd que n’importe quelle fonctionnalité.

Ce qui manque encore (et ce n’est pas rien)

Soyons clairs : aucune des sept applications n’est utilisable aujourd’hui pour un travail livré à un client. Brandon Thomas parle lui-même d’une alpha très précoce. Les premiers testeurs signalent des ralentissements, des outils qui se figent et des raccourcis clavier sans effet, surtout dans PhotoCraft. Aucune application n’a atteint la bêta. La FAQ de PhotoCraft a d’ailleurs l’honnêteté de répondre « pas encore » à la question de savoir s’il remplace Photoshop.

L’auteur avait promis une parité complète avec Adobe en un mois ; il parle désormais de quelques mois plutôt que de quelques années. Il faut le lire comme une ambition, pas comme un calendrier.

Au-delà des fonctionnalités, ce qui fait un outil professionnel prend du temps :

  • La fiabilité des couleurs : un épreuvage écran validé avec un imprimeur ne se décrète pas, il se vérifie, tirage après tirage.
  • La stabilité sur de gros fichiers : un PSD de 2 Go avec 300 calques ne pardonne pas.
  • L’écosystème : les extensions, les bibliothèques partagées, les formations, les tutoriels, les modèles. La compatibilité avec les extensions existantes figure seulement à la feuille de route.
  • Le support : quand un fichier ne s’ouvre plus la veille d’un bouclage, il faut quelqu’un à appeler.

Reste la question juridique. ArtCraft présente ses applications comme des réimplémentations « en salle blanche », construites à partir de spécifications publiques et de l’observation du comportement des logiciels, sans une ligne de code ni un fichier d’Adobe. Des critiques font remarquer que la méthode classique sépare deux équipes, l’une qui documente et l’autre qui code, alors qu’ici un développeur travaille avec un modèle. La ressemblance très poussée des interfaces pourrait aussi être contestée, et Adobe détient des milliers de brevets. Au moment des premiers articles, Adobe n’avait pas réagi publiquement.

Le précédent GIMP, et pourquoi cette fois c’est différent

L’objection vient naturellement : des alternatives libres à Adobe, il y en a depuis près de trente ans. GIMP, Inkscape, Krita, Darktable, Scribus sont de bons logiciels, et aucun n’a délogé Adobe des studios. Pour trois raisons, essentiellement : des interfaces et des raccourcis différents, qui imposent de tout réapprendre ; une compatibilité imparfaite avec les fichiers Adobe ; et un rythme de développement de projets bénévoles, qui ne pouvait pas suivre celui d’un éditeur aux milliers d’ingénieurs.

ArtCraft attaque précisément ces trois points. Ses applications reprennent l’organisation et la place des raccourcis des logiciels Adobe, de l’aveu même des premiers utilisateurs, ce qui fait à la fois sa force et son principal risque juridique. Il fait du format natif une priorité plutôt qu’un chantier secondaire. Et l’IA comble l’écart de vitesse qui condamnait les projets libres à courir derrière. C’est pour cela qu’on y croit davantage qu’à ses prédécesseurs.

Faut-il résilier son abonnement Creative Cloud ?

Non, pas aujourd’hui. Une alpha n’a pas sa place dans une chaîne de production, et un fichier corrompu à la livraison coûte bien plus cher qu’un an d’abonnement. En revanche, c’est le bon moment pour commencer à tester, sans rien engager :

  • Essayer LightCraft sur un catalogue personnel, puisqu’il fonctionne en local, sans compte ni abonnement.
  • Ouvrir quelques PSD réels dans PhotoCraft et vérifier ce qui survit à un aller-retour : calques de réglage, styles, textes, profils colorimétriques.
  • Suivre le passage en bêta, qui sera le premier signal sérieux.

Et pour décider le jour venu, quatre critères suffisent : une version bêta stable, les quelques extensions dont votre équipe ne peut pas se passer, un épreuvage couleur validé avec votre imprimeur, et des échanges de fichiers sans perte avec les clients et partenaires restés chez Adobe. Quand les quatre seront réunis, la question de l’abonnement se posera d’elle-même.

En résumé

ArtCraft n’est aujourd’hui qu’une alpha prometteuse, avec beaucoup de bugs et quelques zones grises juridiques. Mais il prouve trois choses qu’on ne pourra plus ignorer : que les formats d’Adobe ne sont plus une forteresse, qu’un logiciel de cette ampleur peut désormais être reconstruit vite, et qu’un code ouvert ne peut plus être retiré à ceux qui l’utilisent.

Notre pari : d’ici quelques années, l’essentiel des usages courants de la Creative Cloud, la retouche, le développement RAW, le PDF, la mise en page simple, se fera sur ce type d’outil. Les métiers de pointe suivront plus lentement, mais ils suivront. Adobe ne disparaîtra pas, il devra simplement justifier son prix, ce qu’il n’a plus eu à faire depuis longtemps. Et pour notre part, côté design, ce qui fait la qualité d’un projet reste le système et les choix qui le portent, pas le logiciel qui sert à le dessiner.

Pour aller plus loin : le site officiel getartcraft.com (nouvel onglet), le code sur GitHub (nouvel onglet) et la page de PhotoCraft (nouvel onglet).